Entretien avec Oriol Canals à propos de son film documentaire Sombras (Les ombres, 2009)

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Sélectionné dans la programmation ACID (l’association pour le cinéma indépendant et sa diffusion) à Cannes, Sombras (2009) est le premier film d’Oriol Canals, un réalisateur d’origine catalane qui habite à Paris actuellement et qui a longtemps partagé sa vie entre l’Espagne et la France. Montré et remarqué dans de nombreux festivals internationaux tels que DocLisboa (Portugal), cette production franco-espagnole a reçu le prix du meilleur documentaire au Festival international du film Quintessence à Ouidah (Bénin) en janvier 2010 et la mention spéciale du jury au festival ibéro-américain CINESUL à Rio de Janeiro (Brésil).

Alors que dans le cinéma français, nous avions vu apparaître des films comme La blessure (2004) de Nicolas Klotz et Nous irons vivre ailleurs (2013) de Nicolas Karolszyk, le cinéma espagnol n’avait pas traité cette question contemporaine et lancinante de la migration clandestine d’origine africaine, depuis les années 1990 avec le film Las cartas de Alou (1990) du cinéaste basque Montxo Armendáriz, l’auteur de films à succès comme Historias del Kronen (1994) et Secretos del corazón (1997). 

C’est grâce au courage et à la détermination d’Oriol Canals que le documentaire Sombras (Les Ombres, 2009) a vu le jour en 2008, juste au début de la crise économique qui a frappé l’Espagne de plein fouet.

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« Las cartas de Alou » (1990) de Montxo Armendáriz

Las cartas de Alou racontait l’histoire d’un sénégalais qui entre clandestinement en Espagne et se voit obligé à travailler dans des conditions très précaires – les serres d’Almeria, les récoltes des fruits au Segrià (dans la région de Lérida), etc. – à cause de sa situation d’illégalité. Grâce aux lettres qu’il envoie à sa famille, nous prenons connaissance de ses expériences et sentiments dans ce difficile processus d’intégration dans la société espagnole.

Sombras nous montre, de manière aussi « réaliste » et sans concessions que Las cartas de Aloula situation de précarité dans laquelle vivent les clandestins, en utilisant le motif de la « lettre », sauf qu’à la différence du film de Montxo Armendáriz, ces lettres que les migrants adressent à leurs familles ne sont pas écrites, mais filmées. De plus, le réalisateur catalan choisit la forme documentaire, et pas le récit fictionnel – à l’exception d’une petite pièce de théâtre qui apparaît au milieu du film – pour dépeindre une « réalité crue » d’une manière différente de celle à laquelle nous ont habitués les médias ; et à travers une bande-son et une mise en scène d’une forte puissance poétique.

Nous vous invitons à jeter un coup d’oeil à notre galerie d’images : https://arrebato.wordpress.com/2016/02/08/sombras-2009-oriol-canals/

 

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« Sombras » (2009) d’Oriol Canals

J’ai eu la chance d’interviewer ce cinéaste prometteur et modeste autour d’un verre, dans une péniche au Canal de l’Ourq. Il a été question de secrets, de jeux d’ombres et de lumières, d’oiseaux migrateurs et d’âmes errantes qui déambulent à côté de la vie, perdues dans les marges d’un monde qui leur tourne le dos.

Bonjour Oriol, tout d’abord, félicitations pour ton film qui m’a touché personnellement parce que moi-même j’ai été témoin de l’invisibilisation de cette communauté de migrants clandestins d’origine africaine, notamment à Barcelone. Je voudrais savoir comment est née l’envie de tourner Sombras ? Et combien de temps a duré la préparation du film ?

– Comme tu sais, en Espagne ça fait très longtemps, depuis les années 1980 au moins, qu’on entend dans les médias toutes ces histoires de naufrages en mer et qu’on a des « cadavres au petit-déjeuner ». Avec cette expression un peu provocatrice, je veux dire que nous voyons des photos très crues de gens qui sont morts en mer, qui échouent sur les plages, etc. La question des naufrages en mer des migrants clandestins était présente en Espagne bien avant qu’on commence à en parler en Europe. Donc moi ça m’a beaucoup travaillé depuis très longtemps et j’ai eu la curiosité de rencontrer ces gens-là et de les questionner, d’essayer de comprendre qui ils étaient, qu’est-ce qui pouvait les pousser à prendre de tels risques, etc. Ce travail s’est fait très progressivement, de manière un peu « souterraine » ; jusqu’au jour où je me suis senti prêt et mon envie s’est précisée. Au début, je n’étais pas parti pour faire précisément un long-métrage, je voulais savoir surtout ce qui pouvait se passer. J’ai pris mes affaires, ma caméra et je suis parti dans le village d’Alcarràs en Espagne. Et après le projet a pris quatre ans.

Au fur et à mesure que le film avance on apprend que le silence des migrants clandestins est dû au « secret » qui les empêche de raconter l’échec et la misère dans laquelle ils vivent par peur d’être rejetés par leurs familles. Ce « secret » aide à perpétuer les vagues migratoires en alimentant l’espoir des nouvelles générations de trouver une vie meilleure en Espagne, qui était l’Eldorado de l’Europe avant la crise économique. Avant de faire le film, est-ce que tu avais déjà entendu parler de ce « secret » qui est à mon avis le point névralgique du film ?

– Non, je n’en avais pas entendu parler et je ne connaissais rien de ce tabou. Ça a été justement une des mes surprises de me rendre compte qu’ils ne voulaient pas parler de leur vie. En fait, je recevais systématiquement un « non, non, merci » comme réponse à chaque fois que j’essayais de les aborder et de leur proposer de participer au film. J’ai mis quand même un peu de temps à comprendre ce qui était en train de se jouer là-dedans, de quoi il s’agissait.

J’avais passé une semaine dans le village de Alcarràs, proche de la ville de Lérida (Lleida) en Catalogne et je n’avais obtenu aucune information sur eux. C’est finalement à travers un ghanéen avec lequel j’avais discuté à mon arrivée que j’ai réussi à comprendre cette histoire du « secret ». La veille de mon départ il est venu me voir avec des lettres qu’il avait écrites, en anglais, sur son périple en mer et je me suis dit que son récit était très impressionnant. Après j’ai vu que c’était la même histoire pour tout le monde. Mais en tout cas cette lettre a été le premier récit de voyage auquel j’ai eu accès. Du coup j’ai eu envie qu’il en parle et c’est comme ça que l’idée m’est venue de lui dire : « comment tu raconterais ça à ta famille ? ».

Lorsque j’ai vu Sombras l’année dernière, j’ai été fortement marquée par la sincérité et le courage de ces hommes qui se confessent devant une caméra, qui expriment leur souffrance et détresse à leurs familles qu’ils ne voient pas depuis des années, en sachant qu’ils risquent de ne plus les revoir à cause du « secret ». Pour qu’ils puissent s’exprimer aussi ouvertement, tu avais mis en place un dispositif qui consistait en un drap blanc, une chambre vide et une caméra sur un pied devant laquelle ils devaient parler à leurs proches en Afrique. Comment est née cette idée de ces « lettres filmées » ou « lettres audiovisuelles » ?

– L’idée des lettres audiovisuelles est venue parce que je ne voulais absolument pas leur faire une interview. Cette option était exclue dès le départ parce que je n’aurais su quelles questions leur poser à cause du « secret » qu’ils voulaient continuer à garder. Un autre point important était que je voulais qu’ils s’expriment dans leur langue maternelle.

La question de « comment tu raconterais ça à ta famille ? » que j’ai évoqué auparavant m’a semblé un bon procédé pour commencer et j’ai donc essayé avec le ghanéen que j’avais rencontré en premier et il s’est prêté au jeu. Ensuite, j’ai continué avec d’autres personnes et, de cette manière, j’ai réussi à enregistrer les premières lettres audiovisuelles. Quelque temps après, quand je suis rentré chez moi et que je les ai visionnées, je me suis rendu compte que c’était vraiment fort de les regarder, même si je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. J’ai donc continué sur la lancée et petit à petit c’est devenu évident que ces lettres étaient la « parole du film » et que le film allait être structuré à travers cette parole-là.

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Je crois que Sombras arrive à dépasser son sujet et nous transporte dans une ambiance très particulière où la mort devient presque le protagoniste du film puisqu’elle hante non seulement les personnages, mais aussi les paysages et les lieux. Le prologue nous annonce déjà la couleur du film avec cinq plans très frappants dont l’un nous montre une barque en train d’être détruite dans une décharge. De même, le film se clôt avec l’image d’un cimetière d’arbres, accompagnée par la voix off des migrants, qui me fait penser immédiatement au cimetière où seraient enterrés les migrants africains qui ont échoués sur les côtes espagnoles. Est-ce que tu étais conscient de cette charge symbolique des images lorsque tu tournais le film ou tu l’as réalisé après coup pendant le montage ?

– Alors, c’est vrai que la question des morts était très présente pour moi parce que c’est quand-même les morts et les naufrages en mer qui m’ont amené un peu à m’intéresser à ces gens-là. De fait, ils étaient aussi présents dans mon esprit qu’ils étaient présents dans leur esprit. Ils ont tous côtoyés la mort, ils sont tous perdus des amis, ils ont tous frôlé la mort.

Dans le montage, j’ai voulu donner une présence importante à la mort, surtout par la bande-son et par ces quelques allusions à l’image à par exemple comme tu dis le plan de fin qui rappel le cimetière normand, les cimetières militaires en fait…

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J’ai observé une dialectique entre la vie et la mort, la terre et le ciel, notamment à travers le contraste entre le plan des oiseaux qui représentent pour moi les prières des migrants, et les plans pris à ras du sol où l’on remarque la dureté et la sécheresse de l’asphalte brûlant de la route qu’ils parcourent quotidiennement à la recherche d’un nouveau travail.

– Le plan des oiseaux je l’avais pensé avant de tourner le film car je voulais filmer la cigogne parce que c’est un oiseau migrateur, qui vient de l’Afrique, qui est libre d’aller et venir, contrairement à eux. J’avais également prévu les plans-cachette, qui sont des plans de la route depuis un endroit où on a l’impression qu’on est caché par terre. Ces plans étaient donc assez réfléchis et j’étais conscient de leur charge symbolique. Après il y a des plans que j’ai filmé de manière plus intuitive parce que j’avais pas mal de temps pour me balader et regarder le paysage qui est très particulier…

Oui, on se sent en Espagne et pas en Espagne complètement, un peu en Afrique aussi, avec les paysages désertiques et arides. C’est une espèce de non-lieu, de no man’s land inhospitalier dans lequel errent les migrants clandestins, sans jamais laisser des traces puisqu’elles sont détruites ou perdues au cours de leur voyage.

– En effet, il y a beaucoup de non-lieux dans le film que les migrants investissent et qui deviennent paradoxalement leurs habitats. Par exemple, des zones un peu amorphes avec des maisons abandonnées, des terrains vagues avec des arbres fruitiers aux abords de la route ou du village d’Alcarràs, où on n’est pas vraiment dans l’espace urbain, ni dans la campagne non plus.

Est-ce que la périphérie du village d’Alcarràs a été l’unique lieu de tournage de Sombras ?

– Non, j’ai un peu tourné aussi dans le sud de l’Espagne, dans la région d’Almeria où il y a les serres, dans ce qu’on appelle la « mer en plastique ». Néanmoins, je me suis bientôt rendu compte que ce ne serait pas dans le film, même que si c’était très spectaculaire. D’autre part, je suis allé aux îles Canaries pour tourner la scène du début, celle de la destruction du bateau. Je voulais filmer cette traversée de la mer en bateau d’une manière différente de celle à laquelle on est habitués dans les journaux télévisés.

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Le clair-obscur et l’ambiance sombre et délabrée des campements de fortune et des terrains vagues où ils habitent me fait penser aux peintures de Goya et à la España negra (« L’Espagne noire ») décrite dans la littérature espagnole du XIXème siècle, où la misère et la mort sont le pain quotidien des pauvres et des marginaux. Est-ce que tu t’es inspiré d’une certaine manière de la littérature ou la peinture espagnoles lors de la réalisation du film ?

– Alors, pas spécialement, mais c’est sûr que le jeu entre l’ombre et la lumière est un élément essentiel du film. Déjà le titre – qui veut dire « ombres » en français – que j’ai trouvé très rapidement, nous parle de ce traitement de la lumière avec le clair-obscur. Il y a aussi cette question de qu’est-ce qu’on peut voir, qu’est-ce qu’on ne peut pas voir, qu’est-ce qui est visible, qu’est-ce qui est invisible, qu’est-ce qu’on peut montrer, qu’est-ce qu’on ne peut pas montrer, qu’est-ce qui est dans l’ombre, qu’est-ce qui est sous la lumière, etc.

Je crée alors un espace qui est d’abord dans l’ombre jusqu’à ce que la lumière s’allume. Il y a donc tout ce jeu entre ombres et lumières qui est très présent dans mon esprit et avec lequel j’ai pas mal travaillé avec le chef-opérateur pour chercher comment le mettre en évidence. En tout cas, c’est clair que certains plans sont construits pour mettre en scène ce passage de l’ombre à la lumière.

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Ce passage de l’ombre à la lumière est très frappant dans la scène de la fête au village où les migrants se cachent et regardent, sans être regardés, comment les « autochtones », c’est-à-dire les gens du village dansent et font la fête…

– Oui, cette scène nous montre deux mondes parallèles qui cohabitent mais qui ne se touchent jamais. Avec le chef-opérateur on avait travaillé cette question à travers le choix de la mise en scène où l’avant-plan et l’arrière-plan contrastent. Au début du film, je m’étais placé du point de vue du village et les migrants sont dans l’arrière-plan parce que narrativement ça correspondait au cheminement du film. Et au fur et à mesure que le film avance, les migrants passent à l’avant-plan, à travers des gros plans qui sont de plus en plus présents, et on se sent vraiment proches d’eux.

Ta caméra met la lumière sur les problèmes de l’exploitation illégale des migrants que la société espagnole ignore ou ne veut pas voir et dont les migrants clandestins sont les premières victimes.

– Oui, alors le problème c’est qu’eux ils le vivent comme un échec un peu programmé par un système qui les écrase. Ils le vivent comme un échec personnel. Cela fait partie de la problématique parce qu’ils pensent que c’est de leur faute, qu’ils ont échoué et que ce n’est pas la situation qui est difficile.

Ils ne politisent pas du tout leur échec, c’est-à-dire, la source de leurs problèmes…

– Non, pas du tout. En tout cas, pour la plupart ils ont honte et ils ne le placent pas dans un cadre plus large, celui d’une politique migratoire qui n’a pas de sens. Il y en a certains qui sont mieux informés et qui arrivent à avoir un discours politique mais ce n’est pas très courant.

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Il y a une scène dans laquelle le personnage de Bakary essaye de t’agresser quand il se rend compte que tu es à nouveau en train de le filmer. Est-ce que tu as vécu ce type de scènes de violence fréquemment ? Comment as-tu réussi à installer la communication avec eux et à leur expliquer en quoi consistait ton film ?

– D’abord il faut savoir que les gens qui apparaissent dans le film sont quand même une minorité de personnes avec lesquelles j’ai eu une relation plus étroite. La plupart sont restés dans cette idée de garder le « secret » et ont refusé d’être filmés avec un « non » catégorique. Quand je m’approchais d’eux, ils partaient tous en débandade, ils me tournaient le dos pour ne pas être reconnus. Par ailleurs, un jour où ils ne pouvaient pas partir, ils sont venus me voir et m’ont entouré pour me prendre la tête jusqu’à ce que je le laisse tomber.

Le cas de Bakary est différent des autres parce qu’il n’avait pas tous ses esprits, c’est-à-dire qu’à force de souffrir il avait perdu la raison. Je l’avais filmé dans le bar la veille et après il s’est avéré qu’il souffrait de grosses migraines. Je n’étais pas au courant de cela lorsque je l’avais filmé le premier jour. Quand il était dans le bar, il avait l’air content d’être filmé et le lendemain où il a eu mal à la tête, la police est venue pour démanteler le camp. Il est donc venu me voir pour que j’arrête de le filmer mais il ne m’a pas vraiment agressé. Il s’est énervé parce que j’avais sorti ma caméra. La violence était donc dirigée contre la camera et pas contre moi ; c’est pour cette raison que le spectateur a la sensation qu’il essaye de m’agresser. Il voulait en quelque sorte que je lui rende son image et il m’a expliqué que c’était parce qu’il avait été filmé la veille que son image était partie dans un satellite et qu’il avait mal à la tête parce que le satellite était trop proche du soleil. C’était donc un vrai délire et j’ai eu la chance que la caméra continue à tourner. Malheureusement après cet épisode-là je n’ai plus jamais pu travailler avec lui, c’était un cas irrécupérable.

Mais on a remarqué avec le monteur que cette scène se marie bien avec une autre où quelqu’un parle de ceux qui finissent par perdre la raison et nous montre la peur qu’ils ont de devenir fous. D’autre part, cette scène était importante parce qu’elle nous fait réfléchir sur la problématique d’être filmé ou de ne pas être filmé et aussi sur le rapport à l’image de ces personnes qui se trouvent dans une condition de clandestinité.

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J’aime particulièrement les scènes théâtrales où les migrants font semblant d’échanger de l’argent contre des papiers et contrats. J’ai remarqué la facilité et la légèreté avec laquelle ils interprètent les rôles, je constate à quel point ils sont habitués à ce type d’échanges. Comment est née l’idée de les faire jouer cette petite pièce théâtrale ? Est-ce que c’est eux qui te l’ont proposé ou toi-même ?

– Le point de départ était la problématique de la location des papiers, du fait qu’ils se font eux-mêmes exploiter par les « anciens » qui profitent de la situation. C’était difficile à filmer cet échange assez simple qui consistait à dire : « tiens, tu me passes ceci, moi je te donne cela » car ce n’était pas dramaturgique. Mais moi je voulais que cela apparaisse dans le film et alors ils m’ont proposé d’interpréter eux-mêmes la scène. Je n’étais pas complètement convaincu mais puisqu’ils étaient prêts à faire semblant, j’ai élaboré un peu plus cette idée et j’ai leur ai proposé de faire une « reconstitution théâtrale ». J’ai donc loué un théâtre dans la ville de Lérida pendant une journée et je leur ai dit dit : « on va jouer des situations et chacun peut choisir le rôle qu’il préfère, celui du patron, de l’employé, etc. ». Et après ça s’est passé tout seul, ils se sentaient très à l’aise d’improviser car c’était leur pain quotidien, ils étaient en effet habitués à ce type de situations. L’expérience a donc été un succès parce que nous avons réussi à réaliser une petite pièce de théâtre à l’intérieur du film et ils étaient très contents d’avoir vécu cette expérience.

Est-ce qu’ils ont pu voir le film quand il est sorti, et si c’est le cas, je voudrais savoir si tu es resté en contact avec eux après ?

– Je suis resté en contact avec la plupart, pas tous. Aucun n’est venu à Cannes mais en septembre deux d’entre eux sont venus pour l’avant-première parisienne. C’était au Cinéma des Cinéastes et la salle était remplie de gens, c’était très émouvant pour tout le monde. En fait, ils ont découvert le film à ce moment-là et ils ont vu aussi l’impact qu’ils avaient sur le public. L’un d’eux est venu avec son frère qui était à Paris et il était aussi un sans papiers – il n’avait pas de papiers à l’époque –, et il a passé tout le film à pleurer. Alors derrière ils ont eu un conflit parce que le frère lui a dit qu’il n’aurait pas dû parler et raconter sa vie. Nous revenons donc à la question du « secret ». Il était donc très gêné et déstabilisé et il se sentait un peu déboussolé. Néanmoins, après avoir pu digérer ça, il s’est senti fier d’avoir participé au film.

D’autre part, en Espagne, nous avons organisé quelques projections et je leur ai apporté les dvd. Ils étaient très contents et c’est en quelque sorte un souvenir qu’ils ont pour la vie. C’est quand même une tranche de leur vie qui est restée gravée sous forme de film…

Et qui ne finira pas comme la barque détruite qu’on voit au début du film…

– Exactement, exactement ! qui ne finira pas comme la baraque et qui laissera une trace. Ils ont pu montrer le film à leurs familles, à leurs amis en Afrique et voilà maintenant ça leur appartient.

Sombras n’est sorti en Espagne que très récemment, le 6 décembre 2015 au cinéma Zumzeig à Barcelone. Cela nous montre à quel point la société espagnole a fermé les yeux sur ce problème ces dernières années. Toutefois, je pense qu’aujourd’hui les Espagnols se sentent de plus en plus concernés par ce problème social et politique de la migration économique, notamment parce qu’ils doivent émigrer à l’étranger pour trouver du travail. Est-ce que tu penses que les choses ont changé en Espagne depuis la crise économique ?

– Je pense que les choses ont empirés après la crise économique parce que ces gens sont les premiers à payer les frais, les premiers qu’on vire, qu’on jette. Le peu de boulot qu’ils pouvaient trouver à l’époque a disparu et la manière qu’ils avaient de se débrouiller, principalement dans le monde rural, ne marche plus.

C’est vrai qu’à l’exception de la gérante du bar qui est la seule à accueillir chaleureusement tous les africains, personne ne semble s’intéresser aux migrants qui errent dans les routes et les rues du village de manière fantomatique.

– Oui, en plus avec les nouvelles politiques migratoires, la situation est devenue encore plus catastrophique, le pays se ferme comme l’Europe se ferme. Il y en a certains, en tout cas deux que je sache, qui sont venus en France. Un d’eux commence à se débrouiller en Bretagne, mais il a beaucoup galéré parce qu’il avait réussi à avoir les papiers espagnols mais ils ne lui ont pas servi en France. Il a dû refaire toutes les démarches. Il faut dire aussi que les migrants qui sont venus après la crise, ont souffert plus la crise que les migrants qui résidaient en Espagne bien avant, comme c’est le cas de ceux qui j’ai interviewé qui étaient arrivés en 2005-2006. La vague migratoire des années 2008-2009 s’est confrontée à une situation sans issue, impossible. Mais bon après dans la société espagnole, c’est une question de générations. Les nouvelles générations accepteront plus les migrants parce qu’ils vont grandir avec leurs fils qui parleront comme eux parfaitement la langue, etc. Nous voyons déjà dans les médias des blacks qui parlent le catalan et l’espagnol et voilà cela change la perception des choses. Il faut attendre que le temps passe. L’Espagne ce n’est pas un pays spécialement ouvert.

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Cette question de l’attente interminable, de l’étirement du temps est très présente dans ton film. Le journaliste Arnaud Hée fait allusion à cette attente en comparant les migrants qui apparaissent dans Sombras à des « âmes errantes coincées dans un purgatoire qui prend des airs d’éternité ». En effet, les migrants espèrent que les choses s’arrangeront avec le temps, tout en priant Dieu – en l’occurrence Allah – de les aider…

– Ah oui, ils ont la foi, c’est clair ! Mais moi je parlais de générations, eux ils parlent d’années… effectivement ils sont dans une situation où rien ne bouge. Ils sont dans une espèce de « voyage immobile ». Comme ils disent, il faut lutter, il faut s’accrocher et ils n’ont pas le choix de toute façon. Mais ce qu’on voit dans le quotidien c’est qu’il ne se passe rien. Parfois ils trouvent un boulot mais cela dure trois-quatre jours ou un mois, peu importe, parce qu’après ils dépensent rapidement leur maigre salaire et il faut repartir à zéro. C’est une attente très dure et longue qui les mène souvent à la folie comme c’est le cas de Bakary. Parfois ils finissent par tomber malades et ils meurent sans que personne ne se rende compte. Moi j’ai vu un homme mourir parce qu’il s’était intoxiqué avec les pesticides que les agriculteurs utilisent dans les champs. Un jour ils peuvent arroser sans les prévenir et comme ils habitent souvent à côté des plantations, ils meurent empoisonnés.

J’ai remarqué qu’il n’y a pas de femmes dans le film. C’est parce qu’elles attendent qu’ils réussissent à accumuler de l’argent pour leur payer le voyage et qu’elles s’installent avec eux, ou c’est parce qu’ils arrivent séparément, les hommes d’une part et les femmes de l’autre ?

– Il y a beaucoup plus d’hommes que de femmes qui arrivent dans les barques, « pateras » en espagnol. Les hommes et les femmes clandestins c’est deux mondes qui ne se touchent pas. Ils pensent qu’elles sont impures parce qu’elles finissent souvent dans les réseaux de prostitution. Je n’ai même pas essayé d’explorer ce milieu sordide de la prostitution parce que cela aurait été très difficile à filmer.

Après il y a leurs femmes à eux, s’ils sont mariés quand ils viennent. Dans ce cas-là, ils attendent d’avoir de l’argent pour les faire venir, si pendant ce temps elles n’ont pas décidé de divorcer d’avec eux. En effet, le temps d’attente peut être long, dix ou quinze ans par exemple. Et ceux qui n’ont pas des femmes, ils se marient souvent dans le pays – en l’occurrence l’Espagne – avec une femme que leur famille leur a trouvée.

Pour finir notre entretien, je voudrais savoir si tu avais un nouveau projet en tête en ce moment. Si c’est le cas, est-ce qu’il parle aussi du même thème de la migration clandestine ?

– Oui, j’ai un projet autour du même sujet mais avec une forme assez différente. Ce sera un court ou un moyen-métrage et la forme sera beaucoup plus fictionnelle que Sombras. Il s’agira d’un portrait assez poétique et très personnel d’un malien sans papiers qui habite à Paris et qui dessine depuis des années. C’est quelqu’un qui n’arrive plus à exprimer ses émotions à cause de ses migraines. En fait, il se sent un peu desséché de l’intérieur. Je vais donc utiliser ses dessins avec sa parole et sa migraine. C’est-à-dire que je vais prendre sa migraine comme « prétexte narratif » pour faire revenir son monde intérieur dans le film, sous forme de dessins et à travers le travail du son et de la mise en scène.

Merci Oriol !

– Merci à toi.

 

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