« Ana et les loups » et « Maman a cent ans »: deux chefs-d’oeuvre restaurés

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Matador (1986) de Pedro Almodóvar

Matador (1986) se distingue des autres films qu’avait réalisées Pedro Almodóvar dans les années 1980, par son côté sombre et funèbre. Ce film exhale le parfum envoûtant et troublant de l’Espagne qui caractérisait cette décennie, dans laquelle cohabitaient deux générations et deux mondes : celui des traditions archaïques et ancestrales comme la tauromachie et les processions religieuses, et celui de la modernité incarnée par la jeunesse et l’ouverture de l’Espagne vers l’étranger. Or, malgré cette modernité de l’après-franquisme qui rompt avec les moeurs de la société espagnole étriquée et conservatrice de l’époque, les personnages principales du film, Diego Montes (Nacho Martinez) et Maria Cardinal (Assumpta Serna) n’arrivent pas à s’accorder avec l’air de son temps et leur obsession vers le passé et la mort finissent par les perdre. Autrement dit, à travers l’histoire passionnelle dévorante et destructrice de leurs protagonistes, le cinéaste espagnol nous montre comment Maria et Diego ne peuvent pas contrôler leurs pulsions sexuelles et meurtrières, et se laissent entraîner par l’abîme du désir de l’autrePar exemple, la mère tyrannique d’Ángel (Antonio Banderas), interprétée par l’actrice Julieta Serrano, exprime son penchant masochiste en  s’attachant un cilice sur la jambe afin d’accomplir son sacrifice envers Dieu.  D’autre part, le sadisme de Maria Cardinal (Assumpta Serna) est lié à la tauromachie puisqu’elle aime séduire des hommes dans la rue et les tuer en insérant une aiguille de cheveux dans leur nuque, pendant qu’elle leur fait l’amour. Pedro Almodovar se sert donc des pulsions auto-destructives des personnages pour questionner l’identité ibérique à l’ère de la postmodernité.

Matador condense de manière excessive un thème typique de l’imaginaire almodovarien : le sadomasochisme. Qu’il soit émotionnel ou charnel, spirituel ou physique, le sadomasochisme s’exprime à travers la fusion du mélodrame et du film d’horreur (1)Matador pourrait donc être considéré comme un « mélodrame horrifique » de la même manière que Attache-moi! (¡Átame!, 1990) et La piel que habito (2011), parce qu’il mélange à merveille ces deux genres – notamment avec l’humour noir et grotesque proche du sainete (2) – qui est toujours omniprésent dans la filmographie du cinéaste espagnol. Ce film exprime en définitive la volonté du cinéaste espagnol d’hypnotiser et de vampiriser le spectateur afin de l’amener dans la danse macabre du désir (Eros) et de la mort (Thanatos)  qui est célébrée et vénérée par ses protagonistes, à travers l’imaginaire de la corrida (3). Il nous parle de la fascination pour le cinéma et les images, et nous montre comment le cinéma est capable en quelque sorte de transmuter la mort en une expérience érotique. 

 

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Julieta Serrano - Matador

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(1) Si on prend en compte le point de vue du personnage principal, le « masochisme  » est plus lié au genre mélodramatique et le « sadisme » aux films d’épouvante. Dans la scène d’ouverture du film, l’ex-torero Diego Montez (Nacho Martínez) apparaît en train de se masturber devant sa télévision qui diffuse des scènes d’assassinats issues de films d’horreur.
(2) Une sainete (en espagnol « friandise » ou « farce ») était un morceau pittoresque de l’opéra-comique espagnol. Cette petite forme, vive, humoristique et de critique sociale utilisait le langage du peuple et montrait généralement des scènes réalistes de la vie de la classe moyenne et inférieures. Ces farces urbaines, regorgeant de blagues et de jeux de mots, rencontrèrent un vif succès populaire du XVIIIe au XXe siècle, remplaçant les entremés antérieurs, tout en étant l’embryon des zarzuelas.
(3) Le mot corrida peut faire référence l’action de courir (des personnes, des taureaux, etc.) et aussi à l’orgasme et l’éjaculation. Pedro Almodóvar joue clairement avec la polysémie de ce mot dans Matador.